Rencontre avec Nora Houguenade, Chorégraphe de l’instant

   C’est sans doute ma passion pour la danse -commencée comme Nora Houguenade à l’âge de quatre ans- qui m’a attiré vers son univers photographique. Chacun des clichés pris par cette jeune photographe est une histoire à lui seul, une composition où le sujet autant que l’environnement raconte quelque chose. Ainsi, dans la série «Danse Urbaine» des danseurs semblent dialoguer avec l’architecture, la lumière ou l’espace qui les entoure pour donner lieu à de superbes images chorégraphiées.
De ses photographies émane le souci du détail, un certain rapport au temps, de la musicalité, des émotions aussi et surtout, à travers la capture de moments de grâce. Autant d’aspects qui m’ont donné envie de la rencontrer. Retour sur notre échange au Rendez-vous au cœur du 15e arr le treize avril dernier.

1. Peux-tu te présenter ? 

Je m’appelle Nora Houguenade, j’ai trente ans. Je suis née à Paris d’un père français et d’une mère hispano-marocaine tous deux architectes et musiciens. J’ai toujours baigné dans l’art et la musique et été entourée de personnes très ouvertes d’esprit et polyvalentes. J’ai moi-même fait quatorze ans de danse et de piano.

Mon parcours a commencé de manière classique. Je suivais une filière scientifique avec l’idée de devenir pédiatre mais une première année de médecine plutôt chaotique a remit les choses en question. Le rythme imposé m’empêchait de me consacrer à la danse et le piano, or je me suis rendue compte que je ne pouvais pas me passer de ces passions. De nature timide, c’est en effet à travers ces arts que je m’exprime et le fait de m’en couper a été très difficile.

Au moment de me réorienter j’hésitais entre faire une école de danse et une école de photographie et au final, sous les encouragements de mes proches, j’ai choisi la seconde option. Je me suis aussi dit qu’en choisissant cette voie je pourrai continuer d’approcher le milieu de la danse, ce que je fais précisément aujourd’hui. J’ai donc intégré l’école EFET dans le 12e arr et me suis formée pendant trois ans. Cela a été une véritable renaissance. Depuis, je suis photographe à mon compte entre Paris et Tanger.

portrait
© Nora Houguenade

2. Quand et pourquoi as-tu commencé la photographie ?

J’ai commencé la photographie à l’âge de treize ans lorsque je me suis offert mon premier appareil numérique compact acheté avec l’héritage de ma grand-mère. À l’époque, je photographiais pour le souvenir, il n’y avait pas encore de recherches de compositions. Je voulais immortaliser certains moments passés avec mes proches et j’avais cet appareil pratiquement tout le temps avec moi.

Le réel déclic a eu lieu un peu plus tard dans la salle d’attente d’un dentiste lorsque j’ai vu pour la première fois « Le Baiser » de Robert Doisneau. À ce moment là, j’ai su que je voulais faire de la photographie le centre de ma vie.

le baiser
© Robert Doisneau

Mes débuts en tant que photographe se sont déroulés au Maroc lorsque ma maman est retournée vivre à Tanger en 2006. J’avais alors dix-sept ans et me baladais appareil à la main. Je ne cessais de prendre des photos, j’étais comme en transe, éblouie par la lumière qui y régnait.

 

3. Qu’est-ce que tu aimes (et qu’est-ce que tu aimes moins) dans le métier de photographe ?

Pour moi il y a deux parties dans le métier de photographe : les projets artistiques réalisés de manière personnelle et les commandes professionnelles où l’on est plus technicien de l’image. Ce sont deux choses très différentes mais toutes deux indispensables car la première nourrit la créativité et permet d’avancer tandis que la seconde permet de vivre de ce métier. Toute la difficulté est d’arriver à combiner les deux.

Ce que j’aime le plus dans ce métier est d’immortaliser l’instant à travers de beaux visuels qui vont permettre aux gens de se souvenir d’une part, et de capter des émotions d’autre part. La photographie que j’aime et que je pratique transmet «l’instant de vie». J’observe avant tout, j’aime me fondre dans la masse, devenir invisible aux yeux des autres, c’est par ce biais que l’on décroche les meilleurs clichés. J’aime aussi le fait de ne jamais faire la même chose.

Ce que j’aime moins est lorsque les commandes professionnelles deviennent répétitives ou lorsqu’elles m’éloignent trop de ce que j’aurais envie de développer. Un cahier des charges trop lourd peut freiner ma créativité. J’ai besoin sans cesse de nouveautés et aussi de faire des projets qui ont du sens pour moi. Sinon, je dirais qu’un aspect difficile de ce métier est qu’il soit très physique : je porte constamment beaucoup de matériel et mon dos le ressent.

4.Quel(s) appareil(s) utilises-tu ? Quelle technique affectionnes-tu ?

J’utilise deux appareils numériques : le Nikon D750 et le D3S que je prends toujours avec moi au cas où l’un des deux me lâcherait sur un shooting. J’utilise également quatre objectifs que j’interchange selon le sujet. Je fais principalement de la photographie de reportage en extérieur car je ne suis pas très à l’aise avec le studio. En effet je trouve cela trop cloisonné et la lumière n’y est pas la même.

5. La danse tient une place centrale dans ton art illustrant de nombreux albums sur ton site. Penses-tu que sans ce long parcours personnel dans la danse ton œil aurait perçu les choses différemment ? Le fait d’être toi-même danseuse t’as t’il aidé à capturer ces moments de grâce et, si oui comment ?

Oui totalement. Déjà je pense qu’on photographie mieux ce que l’on connaît.
À propos de la danse, j’ai une sensibilité et une visualisation précise de cet art pour l’avoir longuement pratiqué, tout comme le piano. Ma connaissance du geste et mon oreille musicale me permettent d’anticiper les choses. Par exemple si je dois photographier un danseur en mouvement je vais pressentir le moment le plus opportun pour déclencher l’objectif.

Je vais traquer le moment qui fera ressurgir le plus d’émotions tel que je le ressens. « Quel mouvement retenir ? Qu’est ce qui va me toucher le plus en tant que spectatrice dans ce que le danseur va communiquer ? » sont les questions que je me pose à ce moment là.
J’anticipe l’intuition du danseur en quelque sorte mais je ne contrôle rien pour autant. C’est une vraie rencontre entre lui qui, exprime quelque chose avec son corps, et moi, qui vais ressentir et capter autre chose à travers mon appareil.

 

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6. Ton dernier album «Danse urbaine» est très fort visuellement. Les danseurs réalisent des figures et semblent pour la plupart en lévitation, ce qui donne un rendu presque surréaliste aux images. Prendre en photo de telles prouesses n’était-ce pas trop difficile ? J’imagine que vous avez du faire plusieurs prises et pourtant tout à l’air si spontané…

On était en effet beaucoup dans les sauts mais cela ne m’a pas posé problème techniquement parlant dans le sens où j’arrive à anticiper certains gestes notamment lorsqu’ils mes sont familiers comme c’est le cas avec la danse.

Pour cette série, je ne décidais de rien au préalable, ni des lieux ni des mouvements. Etant donné que je ne connaissais pas les danseurs je commençais par marcher avec eux dans Paris pour nous permettre de faire connaissance et instaurer un climat de confiance mutuelle. Puis, lorsque je repérais un endroit qui m’inspirais je m’arrêtais et leur demandais de danser librement, d’improviser.

Je marchais vraiment à l’instinct car la lumière change constamment à Paris or une ombre/un rayon de soleil sur le moment était susceptible de m’inspirer. Je n’avais pas envie de prévoir, je me laissais porter par ce qui m’entoure et par ce que je ressentais sur le moment. Je leur donnais juste quelques directions d’intentions, par exemple si l’on se trouvait face à un mur avec des lignes verticales je suggérais d’être dans la longueur pour faire écho à l’architecture etc.

 

7. La danse semble réunir tout ce que tu recherches (le mouvement, la musique, l’émotion, l’espace). Souhaites-tu que cela reste ton fil directeur, tel une marque de fabrique ?

Oui c’est vrai et la danse reste quelque chose qui me tient réellement à cœur. Je pense continuer à photographier cet art mais sous un angle différent où je m’attarderai plus sur la personne que sur le danseur. J’ai envie d’aller chercher l’humain derrière la danse en m’attardant sur un regard, une posture, un détail… Pourquoi pas aussi me pencher sur l’impact de la danse dans la vie des gens ? En fin de compte être plus dans le reportage et moins dans l’esthétisme. Aller au delà d’un type de photos très chiadées, très belles, mais qui ne vont pas vraiment en profondeur.

8. Hormis la danse quels sont tes sujets photos de prédilection pour le moment ? Et quels sont ceux que tu aimerais aborder dans le futur ?

Actuellement mes sujets de prédilection hormis la danse sont le reportage social, les portraits et les mariages. Ces derniers sont des témoignages d’émotions très riches. En effet, des préparatifs jusqu’à la cérémonie de mariage ce sont des moments forts où je capte beaucoup de choses aussi bien chez les mariés que parmi les invités, la famille, les amis… J’aime beaucoup l’envers du décor lors des préparatifs car à ce moment là on crée un vrai lien avec les personnes. Pour le coup, le domaine du mariage associe plutôt bien le côté artistique qui me plaît et le côté professionnel qui permet d’en vivre car cela fonctionne très bien : j’ai environ une dizaine de mariages par an.

 

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Concernant le portrait, j’ai envie d’utiliser la photo pour redonner confiance aux gens. J’ai d’ailleurs déjà commencé à le faire au sein du collectif Self Collective qui prône la confiance en soi des femmes à travers des stages. J’ai ainsi lancé avec ce collectif le projet Photoboost il y a six mois qui permet à certaines femmes de se reconnecter à leur image. Le but est de faire en sorte qu’elles se trouvent belles et qu’elles (re)prennent confiance en elles.

Comme pour ma série «Danse urbaine», cela commence par une balade dans Paris ou autour d’un café pour échanger avec la femme que j’ai en face de moi et instaurer un climat de confiance qui va être essentiel pour le shooting afin qu’elle se sente à l’aise. Ce sont des sessions assez intenses ou j’ai vu certaines femmes émue aux larmes au moment de se (re)découvrir en photo. Le projet n’est pas encore bien défini mais il prendra sans doute la forme de séance individuelles de particuliers soit dans le cadre de ce collectif soit en dehors avec moi.

 

Un autre domaine que j’aimerais développer dans le futur est la photographie sociale à travers le reportage. Je l’ai déjà abordé en 2016 à Tanger à l’occasion d’un projet photo pour le centenaire du lycée Regnault. J’avais carte blanche pendant une semaine dans ce collège/lycée qui -pour l’anecdote- fut le lieu où ma mère a fait sa scolarité il y a quarante ans !
J’ai adoré faire ce reportage car j’étais au plus proche des enfants/adolescents. Au début, ils me scrutaient et à la fin de la semaine ils avaient oublié ma présence ; c’est là où l’on capte les meilleurs choses. J’aimerais refaire des sujets comme celui ci. Des moments de vie.

 

J’ai également réalisé un reportage à la Philarmonie avec des enfants. Chacun de ces projets était extrêmement nourrissant ; les enfants sont si expressifs !

9. On voit dans tes photos un rapport particulier à l’espace et l’architecture. Penses-tu qu’il s’agit de quelque chose qui t’ait été transmis par tes parents tous deux architectes ?

Oui indéniablement, je les ai vu beaucoup dessiner à la maison donc cela m’a influencé. J’ai commencé par un parcours scientifique, j’adore les mathématiques et j’ai l’esprit très carré ce qui peut apparaître comme paradoxal vu la sensibilité extrême que je peux avoir par ailleurs.

(Je place ici une série de photos repérées parmi les albums de Nora où je trouve son regard face à l’espace et à l’architecture très intéressant)

 

Cette série de photos a été réalisée en 2011 dans le cadre de mon diplôme de fin d’étude, il a été présenté à un jury. Je pense que se sont les images qui me tiennent le plus à coeur. J’en ai fait une exposition en 2017 à We Art From Paris dont voici le descriptif :

Texte

10. As-tu des sources d’inspiration majeures qui nourrissent ton travail (art, photo, design etc.) ? Et as-tu des artistes de références ?

Pour moi la vie est source d’inspiration. Tout est susceptible de m’inspirer : un passant, un livre, une plante… Après, si je devais citer une source d’inspiration majeure alors je dirais la photographie issue du courant humaniste. J’adore les compositions en noir & blanc d’artistes tel que Henri Cartier Bresson, Robert Doisneau, Robert Cappa, Elliot Erwitt. Je suis également sensible aux photos légèrement floutées de Sarah Moon. Et je suis évidemment fan des oeuvres de Gérard Uféras et d’Edgar Degas sur les danseuses observées depuis les coulisses des opéras.

 

11. En parcourant ton site, j’ai été émue par une jolie petite vidéo intitulée « Passages » que tu as réalisée en 2011 avec ton frère montrant les ruelles de Tanger. On y sent des années de vécu, de souvenirs, la volonté de dévoiler un côté vibrant de cette ville et, en même temps, tout cela est filmé dans la retenue, tout en douceur. As-tu déjà pensé à passer derrière la caméra pour réaliser des courts métrages ?

J’ai réalisé cette vidéo dans le cadre de mon projet de diplôme en 2011 et j’ai tout de suite pensé à ce sujet là et à le faire avec mon frère à la fois parce qu’on a grandi dans ces lieux et parce qu’il est réalisateur. On a vraiment pensé ce projet à deux et il a composé la bande musicale à la guitare à ma demande (il est musicien également).

 

La vidéo va crescendo : au début on voit peu de monde et les images sont fixes puis, au fur et à mesure, il y a de plus en plus de monde et le rythme de la musique s’accélère. Au final c’est l’agitation dans le zouk. La porte donnant sur la mer est le lien tout au long de la vidéo, comme un point de rencontre, elle accueille de plus en plus de personnes.
Le but était d’évoquer l’émulsion de la ville.
Pour autant je ne pense pas m’orienter un jour vers la réalisation de courts métrages car mon frère étant déjà dans cette voie je l’identifie comme étant son espace à lui.

12. Parmi toutes tes photographies laquelle préfères-tu et pourquoi ?

Je dirai une des première photo que j’ai faite au Maroc lorsque j’avais dix-sept ans. Il s’agit de deux enfants de dos qui marchent bras dessus, bras dessous dans une ruelle.
J’aime beaucoup cette photo car elle m’émeut énormément alors qu’elle a été prise de manière totalement spontanée et irréfléchie puisqu’à l’époque je n’étais pas encore formée. Mon œil n’avait pas encore été «formaté».

Photo préféré - Tanger 2006_03
© Nora Houguenade

13. Comment définirais-tu ton style (de photos) ?

Je dirai humaniste car l’humain est ce qui m’intéresse le plus.

14. Y a t-il un message que tu souhaites faire passer à travers ton art ?­­

Pas spécialement. Prendre une photo pour moi c’est capter le moment qui combine émotion, graphisme et regard ; le moment où je ressens l’effervescence d’un instant qui m’échappe et que je peux non seulement immortaliser mais aussi partager à travers ma sensibilité. À partir du moment où je touche les gens d’une manière ou d’une autre et/où je transmets des émottions, j’ai réussi ma mission.

15. Quels sont tes projets à venir ? As-tu des envies ou ambitions particulières ?

J’aimerais continuer de développer le projet Photoboost pour redonner confiance aux femmes. Sinon après avoir réalisé beaucoup de projets pour les autres dernièrement j’aimerais faire une pause et explorer. J’ai besoin de revenir à des choses qui me touchent et d’aller creuser de nouveaux univers en toute liberté sans aucune contraintes. J’ai soif de nouvelles choses. C’est dans ce but que je retourne au Maroc ce mois de mai pour participer au festival photos de Tanger. J’y vais avec beaucoup de curiosité pour découvrir des photographes maghrébins.

J’ai aussi envie de faire un projet pour moi qui soit lié à une cause humanitaire. J’espère d’ici la fin de l’année pouvoir faire un voyage dans ce cadre là. Je suis en train de réfléchir à l’association à contacter.  J’aimerais me rapprocher d’une cause qui me parle, probablement l’enfance ou l’éducation. «De quoi ai-je envie de témoigner aujourd’hui sans sujet imposé ?» est la question que je me pose en tant que photographe et qui me permet d’avancer dans mon travail.

Portrait chinois

Et si tu étais un(e)…
Couleur : 
violet
Matière : 
la soie
Métal : l’argent
Pierre : de lune
Odeur : la mer
Bruit : de la pluie
Plat : île flottante
Goût : salé
Fruit : la mûre
Saison : l’automne
Fleur : une rose blanche
Animal : la coccinelle
Paysage : les montagnes de Chefchaouen
Pays : le Maroc
Ville : Séville
Sport : la danse
Livre : L’alchimiste
Poème : « Demain, dès l’aube » Victor Hugo
Tableau : les nénuphars de Monet
Style de Musique : Soul
Film : « Orgueil et Préjugés » de Joe Wright
Personnage : Mary-Poppins
Photographie : « Le Baiser » de Robert Doisneau
Courant artistique : Humaniste
Révolution (culturelle/sociale/historique) : une révolution pour la paix (le mouvement de Gandhi par exemple)
Époque : Le XIXème siècle
Allure : l’élégance d’Audrey Hepburn
Pouvoir : 
se téléporter
Qualité : la douceur
Défaut : la naïveté
Expression : 
 « Sourie à la vie et la vie te sourira. »
Mot : 
Lumière
Citation : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que l’on n’ose pas, c’est parce que l’on ose pas qu’elles sont difficiles. » Sénèque


« Lumière » est le mot choisi par Nora, et cela lui sied bien. Déjà parce que c’est le sens de son prénom (Nour en arabe), mais aussi parce qu’il se dégage de cette jeune femme, à l’élocution douce et posée, quelque chose de résolument lumineux et positif. Danseuse, musicienne, photographe, humaniste… avec Nora tous les sens sont mis en éveil et les émotions au rendez-vous.

À l’issue de cet échange, je comprends que la spontanéité qui m’a saisit dans ses photos provient de cet instinct avec lequel elle travaille. Savoir parfois mettre de côté la technique pour être dans l’instant, se laisser porter pas son intuition, ne pas s’enfermer dans un style, rester perméable à ce qui nous entoure… Tout cela est rendu possible grâce à l’extrême sensibilité de la personne avec qui je viens d’échanger pendant près de 2h qui ont filé, entre éclats de rires et évocation de souvenirs.
Je souhaite à Nora plein de belles rencontres humaines, de projets et de voyages à venir pour explorer de nouveaux horizons comme elle l’espère, pour être émue et continuer à émouvoir.

Rencontre avec Stéphanie Guglielmetti, sculptrice dans l’Espace-Temps

   L’une de mes passions est de rentrer dans un atelier d’artiste pour me retrouver au cœur de la création et, bien sûr, c’est encore mieux en présence du maître des lieux pour avoir une grille de lecture de son travail. Il n’est pas courant de pouvoir faire de telles rencontres -ces lieux n’étant la plupart du temps pas ouverts au public ou simplement pas référencés- c’est pourquoi j’ai pleinement profité des journées portes ouvertes des ateliers d’artistes situés aux Arches à Issy-les-Moulineaux l’automne dernier. J’en ai retenu de très jolies découvertes, parfois surprenantes, et des échanges passionnants entre gens passionnés.

Une rencontre en particulier m’a marqué, celle avec l’artiste Stéphanie Guglielmetti.  En effet, à peine entrée dans son atelier j’ai été de suite envoutée par ses créations singulières et poétiques (presque musicales) ne ressemblant à rien de ce que j’avais pu voir auparavant. L’œil perçoit d’abord des mobiles en suspension, bougeant au gré du vent, réfléchissant imprévisiblement des éclats de lumière, puis l’on s’approche et l’on découvre ce qui s’avère être de minuscules…. composants horlogers ! Partout : des aiguilles, des cadrans, des rouages, tiennent comme par magie sur des fils tendus. Ça tourne, ça brille, ça carillonne… Il s’en dégage un sentiment tantôt stimulant -le visuel du mobile se réinventant constamment- tantôt apaisant –l’oscillation des composants agissant dans un léger mouvement qui berce.

Devant autant d’informations sous-jacentes (le matériau détourné, le rapport au temps, les jeux d’ombres et de lumières, l’espace…), mille questions me viennent à l’esprit. C’est donc avec l’envie d’en savoir plus à propos de son univers, de l’analyser pour essayer d’en capter l’essence, que je propose à Stéphanie Guglielmetti de venir l’interviewer dans son atelier. Rencontre donc, avec une sculptrice dans l’Espace-Temps.

1) Peux-tu te présenter et nous raconter ton parcours ?

Je m’appelle Stéphanie Guglielmetti, j’ai 47 ans. Après des études de design et de graphisme j’ai travaillé dans le milieu horloger en tant que designer. C’est à ce moment là que je suis tombée amoureuse de tous ces petits composants et de la symbolique qu’ils représentent. Assez rapidement j’ai eu le besoin de démarrer une « écriture » autour de ces composants horlogers en réponse à la rigueur de ce milieu et de celle du temps universel. Petit à petit, cette activité en marge a pris de plus en plus d’ampleur jusqu’à devenir centrale. 

Je continue toutefois d’exercer dans le graphisme que je considère proche de la sculpture de par la notion d’espace, de la page et des blancs. En réalité mes écritures horlogères et mon activité de graphiste se font écho ; la seule différence est que les premières correspondent à un message personnel tandis que la seconde répond à un cahier des charges bien précis venant de l’extérieur.

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2) Depuis quand réalises-tu des mobiles constitués de composants horlogers ? D’où t’es venu cet intérêt pour collectionner ces pièces détachées jusqu’à en faire des oeuvres d’art ?

Je réalise des mobiles depuis environ quinze ans.
Au début, je photographiais les composants et je les retouchais pour leur donner une dimension abstraite puis j’ai laissé tomber l’écran photographique pour aller directement à la matière. Les mobiles éphémères que je composais le temps d’une photo avant de les détruire ont pris le dessus et sont devenus des œuvres amenées à perdurer et à vivre dans l’espace.

Je suis fascinée et à la fois terrifiée par ces petits mécanismes, par la minutie et la perfection qu’ils impliquent. En effet, dans le système de l’horlogerie, un composant doit être parfait sans quoi rien ne fonctionne. Il y a quelque chose de terrifiant là dedans : soit on est parfait, soit on n’existe pas. Il n’y a pas de droit à la différence. C’est en réponse à ce système contraint, binaire, fermé que j’ai décidé de me réapproprier ces pièces. J’ai donc commencé à récupérer des composants dits « imparfaits » (en allant loin on pourrait y voir les rebuts de la société) afin de leur donner une deuxième vie, de leur redonner leurs lettres de noblesse et au final de les mettre à la même échelle que les autres composants « parfaits ».

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Atelier © Stéphanie Guglielmetti


3. Toutes tes œuvres se regroupent sous le terme : d’ « Extractions » qui apparaît comme le fil directeur de ton œuvre. Quelle(s) symbolique(s) accordes-tu à ces « Extractions » ?

Par « Extraction », j’entends le fait de sortir quelque chose d’un système contraint pour lui donner une nouvelle liberté dépendant d’autres facteurs aléatoires, imprévisibles. Ainsi, les mobiles bougent de manière subtiles au gré du vent, de l’air, d’interactions humaines ce qui s’oppose au rythme saccadé, contrôlé, prévisible du système horloger.
Il y aussi l’idée de passer de la 2D (photographie) à la 3D (sculpture). Pour moi, l’extraction est le point commun entre mes travaux en sculpture et en photographie notamment avec mon dernier projet. J’essaie de revisiter le médium photographique et de le croiser avec la sculpture.

4) Se référer au temps, c’est forcément mettre sur la table une dimension très symbolique pleine de messages sous-jacents.
Je lis dans certains commentaires à propos de ton travail que « tu suspendrais le temps », mais à voir tes mobiles en mouvement, fragiles, presque vivants,  je me demande s’il ne s’agirait pas plutôt de le « libérer » ?
Ton travail serait-il une invitation à adopter un autre rapport au temps, à s’en détacher ?

Oui d’ailleurs l’idée de libérer le temps est à l’origine du terme « Extractions » regroupant toutes mes œuvres. Il s’agit avant tout de se pencher sur la singularité de chaque instant.
Je cherche à donner aux composants un espace de liberté propre et complètement imprévisible. C’est précisément pour cela que je travaille sur des mobiles ouverts. Je n’extraie pas des composants d’un système fermé pour les remettre dans un autre système de contraintes, cela n’aurait pas de sens par rapport à ma démarche.

Après, le temps, quoiqu’il arrive reste le temps et pas plus qu’une autre personne je n’ai de maîtrise sur lui. La question que je pose est plutôt : comment est-ce que chacun investit ce cycle et jusqu’où peut on aller dans l’appropriation de l’espace temps ?

5) Lorsque je regarde tes mobiles je vois plein de petits mécanismes tournoyant de manière aléatoire chacun à leur rythme selon les vibrations de l’air, créant des jeux d’ombres et de lumières qui se renouvellent sans cesse. Est-ce pour cela que l’une de tes œuvre se prénomme « Le chaos dans la rigueur » ?
Par leur côté changeant tes créations semblent difficilement saisissables. Est-ce une manière poétique de faire un pied de nez aux étiquettes, aux cadres pré-définis imposés par la société pour prôner la liberté individuelle
?

Toutes les compositions de mes sculptures sont montées sur une trame tout à fait rigoureuse comprenant 7, 9, 12 ou 24 fils. Cette trame illustre une contrainte universelle sur laquelle nous n’avons pas la main mise et que nous subissons : un jour c’est 24h, pas plus pas moins. Je marque ici les limites de nos libertés.
Par contre, à l’intérieur de cette trame chacun s’approprie et vit ce laps de temps à sa façon, librement, d’où le titre,  « Le chaos dans la rigueur ».

Il y a donc une trame de fond mais les mobiles restent ouverts et perméables à ce qui les entoure. Ainsi, ils sont en renouvellement permanent  visuellement. Ils ne sont pas figés et laissent place à l’imaginaire ; chacun peut y voir quelque chose de différent.

6) Je remarque que la forme circulaire est récurrente dans ton travail. Tes suspensions prennent ainsi la forme d’une sphère lumineuse et scintillante jour comme nuit à l’image du soleil ou de la lune. Au delà de l’évocation de la forme de l’horloge, est-ce aussi un clin d’œil au temps à travers les cycles de la vie et au renouvellement ?

Tout à fait, c’est une référence au cycle du temps mais je n’ai pas toujours fais des mobiles circulaires. Au début je faisais majoritairement des « écritures » faites de composants horlogers puis le cercle s’est imposé comme une évidence par la symbolique de l’universel du renouvellement, de l’infini… Il m’arrive encore aujourd’hui de revenir à des « écritures » notamment dans le cadre de commandes qui me sont faites par des particuliers. Dans ce cas précis, la plupart du temps je m’adapte à la personne, je lui pose certaines questions afin de lui créer une œuvre personnalisée.

7) Comment et se déroule ton processus créatif ? Combien de temps te prend l’élaboration de tes créations ?

Concernant la confection de mobiles, la 1ère étape est de fouiner, troquer, échanger les pièces grâce à tout un réseau que j’ai tissé. C’est une étape très sympathique durant laquelle j’échange avec des personnes avec qui j’ai un lien particulier. Il y a ensuite un gros travail de tri derrière à la réception de ces pièces.

La 2ème étape est la création des palettes : je remplis chaque bocal d’un type de composant trié selon sa forme, son métal etc. Ce qui me donne une collection de bocaux dans mon atelier à la manière d’un cabinet de curiosités. 

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Détail de l’atelier © Stéphanie Guglielmetti


Puis vient la composition : je crée des petits tas de composants et je vois la manière dont ils s’imbriquent, leur harmonie, ce qu’il s’en dégage. De là, démarre la construction du mobile qui peut être plus ou moins grand selon ce que j’ai envie de raconter.
Je n’ai pas d’idée de mobile en tête à l’origine, je construis au fur et à mesure selon ce qui se trouve entre mes mains. Pour autant c’est un travail très rigoureux puisque les mobiles sont construits selon des gabarits que j’ai préalablement dessinés, sans quoi ils ne tiendraient pas physiquement. Je travaille à plat et l’œuvre prend sa forme finale une fois montée à la verticale, lorsqu’elle se déploie dans l’espace.

Au niveau de la durée d’élaboration, c’est extrêmement variable. Cela dépend du projet et de l’œuvre en question. Cela peut aller d’une journée -lorsque je sais déjà ce que je vais faire et que je dispose de tout le matériel nécessaire pour le faire- à un an pour de plus gros projets qui se construisent au fur et à mesure et avancent au gré de rencontres.

Portrait Cité du Temps © Stéphanie Guglielmetti

8) Quelle est la phase de ton travail que tu aimes le plus ?

J’aime toutes les phases de mon travail mais s’il fallait n’en retenir qu’une alors je dirai celle de la transmission d’un mobile. J’aime bien imaginer comment mon œuvre va vivre chez la personne, comment le mobile va prendre le rythme de l’environnement dans lequel il est placé. La même œuvre confiée à tel ou tel individu aura une « vie » différente.

Pour moi, il y a aussi quelque chose de magique dans le fait de transmettre mes mobiles : c’est comme si je transmettais l’acte de créer lui-même puisqu’il y a une réelle interaction entre les mobiles et les personnes. L’idée de faire de l’autre un artiste à travers ma création, de le rendre acteur dans le processus, me plaît beaucoup.

9) Quelles sont les inspirations qui te nourrissent ? As-tu des artistes de référence ?

Dans mes inspirations majeures figurent le spatialisme avec Lucio Fontana pour la façon de travailler l’espace et le fait que l’œuvre ne soit pas seulement déterminée par la matière mais aussi par son environnement.

Je suis également très influencée par le concept du Ma japonais. Pour les japonais, l’espace est un composant à part entière, il est même nécessaire pour faire exister les choses. L’intervalle entre deux objets est nécessaire afin que chacun des deux objets existent l’un par l’autre. L’espace est un élément à part entière de chaque objet.

10) Comment définirais-tu ton œuvre en un mot ? Dans quel courant artistique la situerais-tu ?

Pour définir mon œuvre en un mot je dirai « ouverte ». Ouverte physiquement (au regard, à la lumière etc) mais aussi ouverte car possédant plusieurs niveaux de lecture.
On a déjà situé mon œuvre dans l’art cinétique mais je ne suis pas tout à fait d’accord avec cela car je ne suis pas dans la régularité de la forme. Je me verrai bien dans le spatialisme, un mouvement qui m’inspire énormément.

 11) Parmi tes oeuvres, laquelle préfères-tu et pourquoi ?

Je dirais le mobile n°4 de la série universelle qui s’éclaire de nuit. Les aiguilles qui le composent sont luminescentes : elles emmagasinent la lumière dans la journée et la reflètent une fois la nuit tombée. L’œuvre prend alors un autre aspect et donne à voir une tout autre sphère.

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N°4 Série universelle © Stéphanie Guglielmetti

12) Tes installations dialoguent avec l’espace et la lumière par des jeux d’ombres projetées. Y a t’il des espaces plus ou moins propices pour exposer et « faire vivre » tes œuvres ?

Les espaces propices selon moi sont les espaces où il y a du passage, du mouvement, des échanges afin de faire « vivre » les mobiles. Un fond blanc permet de bien faire ressortir les composants et leurs ombres, j’ai déjà également exposé sur des murs de pierre et le rendu était très intéressant.
En fait, n’importe quel espace peut convenir du moment qu’il y ait de la vie !

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© Stéphanie Guglielmetti
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Orange © Stéphanie Guglielmetti

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Installation privée © Stéphanie Guglielmetti
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Vinci © Stéphanie Guglielmetti
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Vinci 2016 © Stéphanie Guglielmetti

13) Ton dernier projet, «Les affranchis» qui utilise le médium photographique évoque lui aussi le rapport au temps. Peux-tu nous en dire plus à propos de ce projet ? En quoi est-il lui aussi une extraction ? S’articule t’il comme la suite des tes mobiles ?

Il ne s’agit pas de la suite de mes mobiles mais plutôt d’un projet en parallèle.
La photographie est un médium qui me passionne depuis toujours mais je me sens vite frustrée car l’on reste dans la 2D, dans le figé. La photographie impose un visuel, point barre. Mon idée est de réaliser des portraits par le biais de la photographie mais en leur donnant un espace de respiration. Des portraits qui se détachent, qui s’extraient de leur support en quelque sorte. J’ai choisi des sujets plus expressifs que pour mes mobiles car je traite ici un vrai sujet de société.

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« Les affranchis » © Stéphanie Guglielmetti

 14) As-tu des des projets à venir et des ambitions particulières ?

J’ai plusieurs projets en cours pour diverses sociétés mais je ne peux pas en parler. En tout cas cela est très stimulant car il faut s’imprégner de l’ADN de la société, de ses valeurs  pour essayer de retranscrire une proposition qui lui corresponde et qui me corresponde. 

Sinon je n’ai pas d’ambitions particulières. Pour moi toute rencontre est belle, fait grandir et avancer. Je prends les choses comme elles viennent.  Cela va d’ailleurs de pair avec le côté aléatoire et imprévisible de mon travail.

15) Que peut-on te souhaiter pour la suite ?

De continuer à créer ; que cela continue à plaire aux autres et d’aboutir ce nouveau beau projet photo dans lequel je me suis lancée.


Portrait chinois de Stéphanie

Et si tu étais un(e)…


Couleur : 
bleus
Matière : 
L’air
Métal : la ferraille

Pierre : un petit caillou
Odeur : l’herbe fraîchement coupée

Bruit : un éclat de rire

Plat : la spécialité du chef
Goût : un petit goût de reviens-y
Fruit : les agrumes
Saison : celle en cours

Fleur : l’immortelle
Animal : une loutre de mer
Paysage : la ligne d’horizon
Pays : la Terre
Ville : Paris
Sport : collectif

Livre : un polar
Poème : une liste à la Prévert
Tableau : une œuvre trouée de la série Concetto Spaziale de Fontana
Style de Musique : le Jazz manouche

Film : la grande évasion
Personnage : mon père

Photographie : 
un contre-jour d’Atget
Courant artistique : 
Les Nouveaux Réalistes
Révolution (culturelle/sociale/historique) : Une révolution artistique, quelle qu’elle soit

Époque : L’instant
Vêtement : un foulard
Allure : celle de Niki de Saint Phalle

Pouvoir : 
M’envoler
Qualité : épicurienne

Défaut : Perfectionniste

Expression : 
 »Ecoute voir ! »
Mot : 

Ouvert

Citation : Laissez tomber les heures, les secondes et les minutes – Soyez dans le Temps – SOYEZ STATIQUE, SOYEZ STATIQUES – AVEC LE MOUVEMENT. Dans le statisme, au présent se déroulant MAINTENANT. Soyez libres, vivez ! 
Jean Tinguely, Für Statik, 1959, extrait.


   
    Mes échanges avec Stéphanie Guglielmetti m’ont offert une nouvelle vision de ses mobiles et une certitude : il est impossible d’en capter l’essence. Précisément car elle ne se laisse pas définir mais elle s’expérimente à travers une expérience personnelle –propre à chacun- de l’oeuvre. Une oeuvre qui, comme l’explique joliment notre sculptrice, prend le rythme de celui qui la regarde et continue de se créer selon les éléments qui l’entourent.
L’acquéreur d’un mobile deviendrait lui-même artiste à travers ce dialogue de création incessant.  Un art “vivant” qui vient souligner nos limites en même temps qu’il nous donne la parole. “Le chaos dans la rigueur”.

Tout cela a d’abord intrigué mon esprit quelque peu cartésien pour finalement laisser place à une grande bouffée d’air frais, un espace libre (et libérateur), une parenthèse presque magique où des mobiles se réinventent la nuit en sphères lumineuses tel des astres. J’ai particulièrement aimé la notion d’”Extractions”, où des pièces à priori imparfaites car différentes (re)trouvent une place à part entière dans un nouveau système qui ne les contraint pas pour autant. Sortir du cadre, proposer autre chose, se remettre en question sans cesse et se réinventer… n’est ce pas là le propre de tout artiste ?

J’admire le travail de Stéphanie Guglielmetti dans sa capacité à aller jusqu’au bout d’un processus de création mais aussi de réflexion dans une société où les artistes -bien qu’admirés- sont souvent pointés du doigt comme des individus “perchés”, marginaux” ou encore “hors norme”. Des expressions que je trouve, personnellement, assez inconsistantes. En effet, que signifie être dans la norme ? Qui définit la norme ? Est-ce seulement raisonnable d’être dans une norme ? Sur un ton plus léger, je pense à cette phrase relevée par le documentariste Loic Prigent retranscrite dans son livre J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste :  “Tu crois que je suis à côté de la plaque mais ce n’est pas toi qui définis où est la plaque.”

Singularité, Liberté, Imprévisibilité. Voilà, en conclusion, ce que m’inspire les oeuvres de Stéphanie Guglielmetti. Des créations ne s’écrivant jamais de manière fixe ou définitive, ne fermant la porte à aucune possibilité mais s’ouvrant, à tout moment, au monde entier.
“Ouvrir le champ des possibles” pourrait être le mot de la fin ; c’est ce que je vous souhaite pour cette nouvelle année mais aussi pour les suivantes !

Rencontre avec Nina Deswarte, architecte de la couleur

  J’ai connu Nina sur les bancs de l’école des arts appliqués, à l’ENSAAMA Olivier de Serres à Paris lorsqu’elle était en section design d’espace. Ce n’est pourtant que des années plus tard, grâce aux réseaux sociaux (merci Instagram), que j’ai découvert son talent d’illustratrice.

De ses dessins jaillit la couleur dans un style qui n’est pas sans nous rappeler le fauvisme. Les traits sont rapides mais toujours justes, la technique faussement simple –allez donc essayer de dessiner en perspective en si peu de temps. Mais c’est définitivement la couleur qui donne toutes dimensions à ses dessins, qui les structure et leur «donne vie».
Rencontre avec une architecte de la couleur.

1) Peux-tu te présenter et nous raconter ton parcours de ces dernières années ?

Je suis Nina, j’ai 29 ans et j’ai toujours aimé dessiner.
Mon amour pour l’art, à la fois l’histoire de l’art et le dessin, m’a mené à l’École des Beaux Arts d’Avignon en Restauration d’oeuvre d’Art avant de poursuivre dans le Design (ENSAAMA Olivier de Serres), et plus spécifiquement en Architecture d’intérieur.

PortraitAprès Paris, je me suis installée à Bordeaux où j’ai dirigé mon agence d’architecture d’intérieur et de design pendant deux ans. J’ai mené à bien une dizaine de projets entre Lille, Paris et Bordeaux incluant la rénovation intégrale d’une ancienne imprimerie en loft à Montreuil, la remise à neuf d’une ancienne brasserie dans le Nord ainsi que le réaménagement d’un restaurant et la réhabilitation de maisons girondines.

Fin 2016, j’ai décidé de changer de cap en me dirigeant vers le graphisme, l’illustration et la communication de manière plus globale au coeur d’un projet innovant et disruptif qui me comble aujourd’hui.

2) Depuis quand dessines-tu et qu’est ce qui t’a mené à une production de dessin quotidienne si prolifique ?

Je dessine et je peins depuis que je suis petite. À l’école primaire, j’adorais illustrer mes cahiers de poésie, j’y mettais déjà beaucoup de couleurs. J’ai été extrêmement créative entre sept et dix ans, je dessinais instinctivement et je faisais beaucoup de peinture. C’est pendant cette période que j’ai appris l’essentiel : le lâcher prise et la confiance en soi.
Le théâtre m’a permis de confirmer ces traits de personnalité, par l’improvisation et l’écoute (de soi et des autres).

Parmi les milliers d’images qui nous traversent l’esprit tous les jours, j’essaie d’en sélectionner une par jour -la plus captivante- et de retransmettre l’émotion par le dessin rapide et spontané pour ne pas en perdre l’essence. Je capture les meilleures sensations d’une journée à la manière d’un journal de pures inspirations visuelles.


3) Combien de temps te prends l’élaboration de tes croquis ?
Où et comment dessines-tu ?

Mes croquis sont rapides, je m’oblige à réduire le temps de création pour garder l’image intacte et vivante dans mon esprit. Cinq à dix minutes suffisent pour mettre l’émotion sur papier.
 L’enjeu est de savoir quand s’arrêter, c’est un équilibre à trouver.

Si je ne produis pas chez moi, je dessine beaucoup sur mes lieux de voyages. J’aime prendre de la place pour être libre de mes gestes et je choisis généralement une grande table sur laquelle je peux étaler toutes mes couleurs.

Atelier
Atelier © Nina Deswarte


4) Pourquoi privilégies-tu les pastels gras ? Quelles autres techniques apprécies-tu ?

Les qualités majeures qui me plaisent dans cet outil sont les infinis mélanges de couleurs, l’épaisseur des contours, la quantité des nuances, la possibilité de gratter la matière, l’instantanéité (du fait de l’absence de séchage) et la puissance du trait.

J’ai longtemps adoré la peinture à l’huile sur toile, l’aquarelle, l’encre de Chine, les pastels secs et le fusain. Le collage est aussi une pratique que j’aime énormément.

5) Lorsque tu dessines, as-tu des idées précises en tête ou laisses-tu place à l’improvisation ? Quels sont tes sujets de prédilection ?

L’improvisation est la part la plus importante de mon processus créatif. Cependant, j’aime aussi revisiter des intérieurs bien décorés, des moments partagés avec des personnes de mon entourage ou mes animaux. Quand je dessine « à l’instinct », la première couleur guide la première forme et cela s’enchaîne assez naturellement, sans que je me pose trop de questions.

Les sujets de mes dessins changent constamment, sans que je le décide vraiment, et varient du figuratif à l’abstrait.

 

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6) Quelles sont tes sources d’inspiration ? Des artistes de référence ?

Récemment, le Portugal et l’Afrique du Sud sont deux pays qui m’ont vivement inspirés tant dans les motifs, les couleurs, les sujets, que dans le monde animal, la nature et l’architecture.

En parallèle des souvenirs de voyages, je suis influencée par de nombreux courants artistiques du début du XXème siècle, notamment le mouvement Post-Impressionisme -Paul Gauguin (a), Paul Cézanne (b), Vincent Van Gogh (c)- l’Expressionisme -Pablo Picasso (d) et Paul Klee (e)-, le Fauvisme -Henri Matisse (f)- et l’Art naïf -Le Douanier Rousseau (g).

Art Post-Impressionnisme
Art Post-Impressionnisme, moodboard © Nina Deswarte

Sur la scène contemporaine, je citerai le travail époustouflant de l’artiste africain Gareth Nyandoro (h). J’ai découvert des artistes du monde entier sur Instagram et je suis ainsi devenue une grande admiratrice des sculptures de Peter Lubach (i), des paysages colorés de Laurent Corvaisier (j), de la force des œuvres de Vittorino Curci (k), des installations fleuries d’Ann Wood (l), des croquis aux crayons de couleurs de Joey Yu (m) ou encore des céramiques de Claire Jonhson (n).

Art contemporain
Art contemporain, moodboard © Nina Deswarte

7) Comment définirais-tu ton style ?

Entre une forme d’Expressionnisme et d’Art Naïf.

8) Parmi tous tes dessins, lequel préfères-tu et pourquoi ?

Je dirais que mon dessin préféré est « Happy Figure » qui est à la fois doux et puissant. J’ai le souvenir d’avoir été surprise et touchée lorsque le dessin était achevé.

Happy Figure, 21x29,7cm, 2018
Happy Figure, 21×29,7cm, 2018, © Nina Deswarte


9) Vers quelle direction artistique aimerais-tu te diriger avec le dessin (envies, collaborations, sur mesure) ? Des projets à venir ?

Je pense que la prochaine étape sera d’exposer mes dessins et de faire découvrir mon travail aux adeptes des galeries d’art.
L’avantage de passer du digital au réel sera la lecture des textures, des reliefs, des polychromies. Seul un dessin vivant peut transmettre toute son émotion.


10) Y a t’il un message que tu aimerais faire passer à travers tes créations ?

Je ne ressens pas le besoin de communiquer un message en particulier dans mes œuvres, je tiens à ce que chacun éprouve mes créations de façon libre. Je tente de retranscrire tous les jours les images les plus positives et marquantes qui viennent à moi, en espérant intriguer et retranscrire cette énergie.


Portrait chinois de Nina

Et si tu étais un(e)…
Couleur : Jaune
Matière : Terre
Métal : Inoxydable
Pierre : Roches de Roussillon
Odeur : Une forêt de Pins
Bruit : Une chouette la nuit
Plat : Les plats de mon amoureux
Goût : Salé
Fruit : La Pêche
Saison : Été
Fleur : La Rose
Animal : Lion
Paysage : Le Fynbos au Cap
Pays : Un faible pour l’Italie
Ville : Bordeaux
Sport : Marathon
Livre : Les Livres d’Art
Poème : Alcool – Apollinaire
Tableau : Intérieur au rideau égyptien de Matisse
Style de Musique : Pop Rock Funk
Film : On Connaît La Chanson de Alain Resnais
Personnage : Peau d’Âne
Photographie : Berenice Abott
Courant artistique : Post-Impressionnisme
Révolution (culturelle/sociale/historique) : Droit de vote des femmes
Époque : le Présent
Vêtement : un beau manteau
Allure : Élégance
Pouvoir : la téléportation
Qualité : La Persévérance
Défaut : Susceptibilité
Expression : Pas folle, la guêpe !
Mot : Exploration

Citation : « On s’assied plus confortablement sur une couleur que l’on aime. »
Verner Panton


   S’ils ne sont pas chargés de messages, pour ne pas influencer le spectateur, il ne fait aucun doute que les dessins de Nina sont chargés d’émotions.
Ce qu’ils m’inspirent ? Une joie débordante, une énergie solaire, une poésie du quotidien. Une vision à l’image de leur créatrice, un brin hyper active, toujours souriante, la voie dynamique et pleine d’entrain laissant percevoir un esprit créatif foisonnant.

Plonger dans l’univers de Nina, c’est un peu regarder les choses à travers un filtre gai et optimiste où personnages, animaux, plantes ou objets dansent au rythme des couleurs et des motifs dans une harmonie qui leur est propre. Un filtre qu’on adopterait volontiers par ce mois de septembre synonyme de rentrée.