Rencontre avec Nina Deswarte, architecte de la couleur

  J’ai connu Nina sur les bancs de l’école des arts appliqués, à l’ENSAAMA Olivier de Serres à Paris lorsqu’elle était en section design d’espace. Ce n’est pourtant que des années plus tard, grâce aux réseaux sociaux (merci Instagram), que j’ai découvert son talent d’illustratrice.

De ses dessins jaillit la couleur dans un style qui n’est pas sans nous rappeler le fauvisme. Les traits sont rapides mais toujours justes, la technique faussement simple –allez donc essayer de dessiner en perspective en si peu de temps. Mais c’est définitivement la couleur qui donne toutes dimensions à ses dessins, qui les structure et leur «donne vie».
Rencontre avec une architecte de la couleur.

1) Peux-tu te présenter et nous raconter ton parcours de ces dernières années ?

Je suis Nina, j’ai 29 ans et j’ai toujours aimé dessiner.
Mon amour pour l’art, à la fois l’histoire de l’art et le dessin, m’a mené à l’École des Beaux Arts d’Avignon en Restauration d’oeuvre d’Art avant de poursuivre dans le Design (ENSAAMA Olivier de Serres), et plus spécifiquement en Architecture d’intérieur.

PortraitAprès Paris, je me suis installée à Bordeaux où j’ai dirigé mon agence d’architecture d’intérieur et de design pendant deux ans. J’ai mené à bien une dizaine de projets entre Lille, Paris et Bordeaux incluant la rénovation intégrale d’une ancienne imprimerie en loft à Montreuil, la remise à neuf d’une ancienne brasserie dans le Nord ainsi que le réaménagement d’un restaurant et la réhabilitation de maisons girondines.

Fin 2016, j’ai décidé de changer de cap en me dirigeant vers le graphisme, l’illustration et la communication de manière plus globale au coeur d’un projet innovant et disruptif qui me comble aujourd’hui.

2) Depuis quand dessines-tu et qu’est ce qui t’a mené à une production de dessin quotidienne si prolifique ?

Je dessine et je peins depuis que je suis petite. À l’école primaire, j’adorais illustrer mes cahiers de poésie, j’y mettais déjà beaucoup de couleurs. J’ai été extrêmement créative entre sept et dix ans, je dessinais instinctivement et je faisais beaucoup de peinture. C’est pendant cette période que j’ai appris l’essentiel : le lâcher prise et la confiance en soi.
Le théâtre m’a permis de confirmer ces traits de personnalité, par l’improvisation et l’écoute (de soi et des autres).

Parmi les milliers d’images qui nous traversent l’esprit tous les jours, j’essaie d’en sélectionner une par jour -la plus captivante- et de retransmettre l’émotion par le dessin rapide et spontané pour ne pas en perdre l’essence. Je capture les meilleures sensations d’une journée à la manière d’un journal de pures inspirations visuelles.


3) Combien de temps te prends l’élaboration de tes croquis ?
Où et comment dessines-tu ?

Mes croquis sont rapides, je m’oblige à réduire le temps de création pour garder l’image intacte et vivante dans mon esprit. Cinq à dix minutes suffisent pour mettre l’émotion sur papier.
 L’enjeu est de savoir quand s’arrêter, c’est un équilibre à trouver.

Si je ne produis pas chez moi, je dessine beaucoup sur mes lieux de voyages. J’aime prendre de la place pour être libre de mes gestes et je choisis généralement une grande table sur laquelle je peux étaler toutes mes couleurs.

Atelier
Atelier © Nina Deswarte


4) Pourquoi privilégies-tu les pastels gras ? Quelles autres techniques apprécies-tu ?

Les qualités majeures qui me plaisent dans cet outil sont les infinis mélanges de couleurs, l’épaisseur des contours, la quantité des nuances, la possibilité de gratter la matière, l’instantanéité (du fait de l’absence de séchage) et la puissance du trait.

J’ai longtemps adoré la peinture à l’huile sur toile, l’aquarelle, l’encre de Chine, les pastels secs et le fusain. Le collage est aussi une pratique que j’aime énormément.

5) Lorsque tu dessines, as-tu des idées précises en tête ou laisses-tu place à l’improvisation ? Quels sont tes sujets de prédilection ?

L’improvisation est la part la plus importante de mon processus créatif. Cependant, j’aime aussi revisiter des intérieurs bien décorés, des moments partagés avec des personnes de mon entourage ou mes animaux. Quand je dessine « à l’instinct », la première couleur guide la première forme et cela s’enchaîne assez naturellement, sans que je me pose trop de questions.

Les sujets de mes dessins changent constamment, sans que je le décide vraiment, et varient du figuratif à l’abstrait.

 

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6) Quelles sont tes sources d’inspiration ? Des artistes de référence ?

Récemment, le Portugal et l’Afrique du Sud sont deux pays qui m’ont vivement inspirés tant dans les motifs, les couleurs, les sujets, que dans le monde animal, la nature et l’architecture.

En parallèle des souvenirs de voyages, je suis influencée par de nombreux courants artistiques du début du XXème siècle, notamment le mouvement Post-Impressionisme -Paul Gauguin (a), Paul Cézanne (b), Vincent Van Gogh (c)- l’Expressionisme -Pablo Picasso (d) et Paul Klee (e)-, le Fauvisme -Henri Matisse (f)- et l’Art naïf -Le Douanier Rousseau (g).

Art Post-Impressionnisme
Art Post-Impressionnisme, moodboard © Nina Deswarte

Sur la scène contemporaine, je citerai le travail époustouflant de l’artiste africain Gareth Nyandoro (h). J’ai découvert des artistes du monde entier sur Instagram et je suis ainsi devenue une grande admiratrice des sculptures de Peter Lubach (i), des paysages colorés de Laurent Corvaisier (j), de la force des œuvres de Vittorino Curci (k), des installations fleuries d’Ann Wood (l), des croquis aux crayons de couleurs de Joey Yu (m) ou encore des céramiques de Claire Jonhson (n).

Art contemporain
Art contemporain, moodboard © Nina Deswarte

7) Comment définirais-tu ton style ?

Entre une forme d’Expressionnisme et d’Art Naïf.

8) Parmi tous tes dessins, lequel préfères-tu et pourquoi ?

Je dirais que mon dessin préféré est « Happy Figure » qui est à la fois doux et puissant. J’ai le souvenir d’avoir été surprise et touchée lorsque le dessin était achevé.

Happy Figure, 21x29,7cm, 2018
Happy Figure, 21×29,7cm, 2018, © Nina Deswarte


9) Vers quelle direction artistique aimerais-tu te diriger avec le dessin (envies, collaborations, sur mesure) ? Des projets à venir ?

Je pense que la prochaine étape sera d’exposer mes dessins et de faire découvrir mon travail aux adeptes des galeries d’art.
L’avantage de passer du digital au réel sera la lecture des textures, des reliefs, des polychromies. Seul un dessin vivant peut transmettre toute son émotion.


10) Y a t’il un message que tu aimerais faire passer à travers tes créations ?

Je ne ressens pas le besoin de communiquer un message en particulier dans mes œuvres, je tiens à ce que chacun éprouve mes créations de façon libre. Je tente de retranscrire tous les jours les images les plus positives et marquantes qui viennent à moi, en espérant intriguer et retranscrire cette énergie.


S’ils ne sont pas chargés de messages, pour ne pas influencer le spectateur, il ne fait aucun doute que les dessins de Nina sont chargés d’émotions.
Ce qu’ils m’inspirent ? Une joie débordante, une énergie solaire, une poésie du quotidien. Une vision à l’image de leur créatrice, un brin hyper active, toujours souriante, la voie dynamique et pleine d’entrain laissant percevoir un esprit créatif foisonnant.

Plonger dans l’univers de Nina, c’est un peu regarder les choses à travers un filtre gai et optimiste où personnages, animaux, plantes ou objets dansent au rythme des couleurs et des motifs dans une harmonie qui leur est propre. Un filtre qu’on adopterait volontiers par ce mois de septembre synonyme de rentrée.



Portrait chinois de Nina

Et si tu étais un(e)…
Couleur : Jaune
Matière : Terre
Métal : Inoxydable
Pierre : Roches de Roussillon
Odeur : Une forêt de Pins
Bruit : Une chouette la nuit
Plat : Les plats de mon amoureux
Goût : Salé
Fruit : La Pêche
Saison : Été
Fleur : La Rose
Animal : Lion
Paysage : Le Fynbos au Cap
Pays : Un faible pour l’Italie
Ville : Bordeaux
Sport : Marathon
Livre : Les Livres d’Art
Poème : Alcool – Apollinaire
Tableau : Intérieur au rideau égyptien de Matisse
Style de Musique : Pop Rock Funk
Film : On Connaît La Chanson de Alain Resnais
Personnage : Peau d’Âne
Photographie : Berenice Abott
Courant artistique : Post-Impressionnisme
Révolution (culturelle/sociale/historique) : Droit de vote des femmes
Époque : le Présent
Vêtement : un beau manteau
Allure : Élégance
Pouvoir : la téléportation
Qualité : La Persévérance
Défaut : Susceptibilité
Expression : Pas folle, la guêpe !
Mot : Exploration

Citation : « On s’assied plus confortablement sur une couleur que l’on aime. »
Verner Panton

Rencontre avec Thibaud Decroo, cofondateur de l’Herbe Rouge

D’abord il y a le toucher, si doux que l’on redécouvre le simple fait de porter un vêtement. Une caresse pour la peau. Puis il y a ces coupes impeccables, qui tombent juste comme il faut, qui vous mettent en valeur sans en faire trop… l’incarnation parfaite de ce que l’on appelle le « basique ». La première impression était déjà très prometteuse au vu d’une séduisante collection de vêtements aperçue lors d’un shooting photo. Mais ça c’était avant de découvrir qu‘en plus d’être beaux et agréables à porter, les vêtements de l’Herbe Rouge sont issus d’une production responsable et écologique. C’était trop beau pour être vrai pour en rester là, il fallait en savoir plus. Rencontre, dans la très belle boutique -faisant aussi office de galerie d’art- avec Thibaud Decroo l’un des deux fondateurs* de la marque.

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La boutique parisienne située sur le Viaduc des arts

Pourrais-tu résumer par des mots clés le concept de l’Herbe Rouge ?
L’Herbe Rouge est centrée autour de la manière de vivre des gens et cherche à allier design et esthétique. Nos vêtements sont à la fois faciles à porter, élégants avec de belles finitions et des détails créatifs. Dans nos promesses il y a bien être, qualité, prix juste, innovation, savoir faire, matière et procédé écologiques.

Comment ce « procédé écologique » se traduit-il ?
Nous utilisons uniquement des matières ayant un faible impact sur l’environnement. Nous respectons un guide de bonnes pratiques incluant toutes les étapes du procédé de fabrication allant des fibres/fils à la confection puis distribution. Nous avons notamment recours à des fibres recyclées grâce à l’usage d’un défibreur dans le sud. Une fois les fibres récupérées, on redesign un vêtement. Ce procédé requiert d’utiliser de bons matériaux de base.

Est-ce cela qui explique le toucher si doux de vos vêtements ?
Tu évoques sans doute le coton Bio qui a des fibres assez longues et qui est donc naturellement plus doux. Le coton est une des cultures les plus polluantes dans le monde c’est pour cela que nous avons choisi de le traiter sans pesticide et sans traitement.

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« Nous utilisons uniquement des matières ayant un faible impact sur l’environnement »

Proposer des vêtements respectueux de l’environnement et accessibles en termes de prix c’est donc votre pari ?
Exactement, notre devise est que tout le monde doit pouvoir accéder à une mode contemporaine de créateur de qualité, qui respecte la santé humaine et environnementale et améliore le bien être.
Nous récusons la course au toujours moins cher qui au final ne veut plus rien dire. Sans se définir totalement à l’opposé du « fast fashion » nous recherchons un équilibre en nous tournant vers ce que l’on pourrait appeler le « slow fashion ». Respecter l’environnement mais aussi l’individu dans sa nature profonde en s’adaptant à sa morphologie, ses caractéristiques (s’il a des allergies par exemple nous lui proposerons des matières spécifiques) est ce qui nous importe le plus. Proposer un prix juste va de soi, cela fait en effet partie de cet équilibre que nous recherchons.

Un beau pari mais qui semble presque trop beau pour être vrai ; comment faites vous pour offrir une telle qualité avec des prix accessibles ?
Nous limitons au maximum les coûts annexes (boutiques, loyers…), utilisons les mêmes matières et les mêmes patrons ce qui explique une certaine récurrence dans nos collections. Ce sont ainsi des pièces fortes, que l’on retrouve au fil du temps.

De tels engagements et procédés de fabrication j’imagine que cela pose quand même certaines limites côté création ?
Déjà il y a des matières qu’on n’utilisera pas car elles ne respectent pas notre guide des bonnes pratiques. Pas d’hypocrisie chez nous. On ne va pas travailler la fibre de bambou par exemple qui est une fausse fibre écologique car très impactante sur l’environnement. On ne travaille pas non plus les fibres issues du pétrole qui s’avèrent posséder des qualités inférieures aux autres fibres et qui donc ne nous conviennent pas d’un point de vue qualité.
Le fait de ne pas pouvoir utiliser certains matériaux rend le domaine de l’accessoire plus compliqué à aborder mais nous cherchons des solutions.
Quant à notre objectif de rester accessible niveau prix, c’est sûr qu’il nous limite dans le nombre de pièces proposées mais l’on préfère se concentrer sur la qualité.

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Des pièces comme des basiques, simples, élégants et agréables à porter

C’est un véritable art de vivre en fait. Quel a été le point de départ de l’Herbe Rouge, y a-t-il eu un déclic, une prise de conscience à un moment donné ?
Avec Arielle*, nous avons assisté à une sorte d’épuisement, de dépassement de l’homme par la technologie. Comme nous avions une vision commune après environ vingt ans d’expérience dans le secteur chacun de notre côté, nous avons décidé d’allier nos compétences en créant l’Herbe Rouge. Notre envie première est de redonner du sens aux vêtements portés aussi bien en termes d’éthique que de bien être et de privilégier le local.

D’ailleurs votre production est-elle locale ? Made in France only ?
La question du made in France est pour moi une fausse question car elle ne prend souvent pas en considération toutes les étapes de fabrication : choix des matières premières, filature, teinture, confection… La plupart du temps, malgré la présence de cette étiquette sur certains vêtements, c’est parfois uniquement l’assemblage qui est « made in France », ça ne veut donc rien dire. C’est extrêmement rare que l’intégralité d’une pièce soit conçue dans notre pays à moins d’une demande particulière ou dans milieu du luxe -et encore. D’ailleurs si c’était le cas, les prix seraient totalement inaccessibles pour le consommateur. Donc pour répondre à ta question, je peux te dire que nous travaillons majoritairement en France mais pas que, on se tourne aussi vers l’Europe et l’Afrique mais pas du tout vers l’Asie en revanche.

Vos collections visent-elles une cible particulière ?
Nous n’avons pas de cible particulière si ce n’est que nous voulons habiller les gens de la vraie vie, nous sommes ancrés dans le quotidien. Nous sommes transgénérationnels et habillons les personnes de 20 à 70 ans. Après, nous avons remarqué que notre clientèle majeure a entre 30 et 45 ans avec et est majoritairement féminine.

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Des collections transgénérationnelles

Bientôt une ligne pour les enfants ?
Pas pour tout de suite mais nous avons quelques idées en tête…

Qu’est ce qui vous inspire ?
La nature bien entendu qui peut être une source d’inspiration directe pour des motifs, une aurore boréale par exemple a été à l’origine d’impressions maille pour la précédente collection. La ville nous inspire beaucoup aussi notamment à travers des détails graphiques. En fait nous aimons et cultivons les paradoxes entre nature et environnement urbain que l’on peut retrouver par exemple avec les murs végétaux en ville. En cela, Hundertwasser nous inspire énormément. Ce visionnaire s’était penché très tôt sur les murs végétalisés et aussi sur le côté réversible du vêtement, une caractéristique que nous exploitons sur certaines de nos pièces. La réversibilité est en effet en adéquation avec nos valeurs : on retrouve l’aspect innovant, pratique et écologique (posséder deux pulls en un).

Pourquoi ce nom « L’Herbe Rouge » ?
Par rapport au roman de Boris Vian tout d’abord, l’Herbe Rouge, une grande source d’inspiration. Et ensuite pour évoquer les notions de la vie, du vivant dans ce qu’il a d’essentiel : l’herbe est ce qu’il y a de plus simple au naturel, c’est comme respirer, c’est aussi la terre sans laquelle nous ne sommes rien et que nous devons absolument préserver. Quant au rouge, il est symbole de passion, de vie comme le sang qui coule dans les veines.

Vous accordez une place très importante au design dans votre façon d’aborder le vêtements jusqu‘à la scénographie de la boutique. Le design c’est important pour vous ?
Nous faisons du « vêtement libre ». Dans un processus collectif qui réunit designers, artisans, consommateurs, commerciaux, et fabricants nous cherchons à réconcilier le design (c’est-à-dire la recherche de la fonction, le travail sur la forme)avec l’esthétique (le bel objet joliment ornementé). Comme le designer, c’est l’individu qui nous intéresse avant tout. Sa morphologie, Ce qu’il fait, comment il vit, comment il bouge et comment nous pouvons au mieux répondre à ses attentes. Dès qu’un client entre dans la boutique, nous l’observons attentivement et discutons avec lui. Chaque personne est différente et mérite un accompagnement sur mesure. En fait je crois que nous aimons tout simplement les gens.

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Une marque proche de l’univers de la-galerie de design : la scénographie du showroom a été créée par Mickael Fabris, les cintres en textile par David Dubois tous deux designers

Des projets pour l’avenir ?
Nous aimerions être encore au plus près des attentes des gens, mieux s’adapter à leurs morphologies et leurs désirs pourquoi pas autour de la personnalisation de vêtements… Nous nous intéressons aussi aux textiles « santé » pour le côté innovation ou comment allier vêtement et bien être.

Notre première impression ne nous avait pas trompée. L’Herbe Rouge est une marque qui pousse vite, et d’une bien belle manière.

Et si l’Herbe Rouge était :
Une couleur : le rouge
Une odeur : l’herbe fraîchement coupée
Un goût : le cresson
Une matière première : l’eucalyptus
Une fleur : le coquelicot
Un vêtement : une combinaison
Une saison : l’été
Un métal : le cuivre
Un artiste : Hundertwasser
Un livre de chevet : L’Herbe Rouge de Boris Vian
Un pays : la France

*L’Herbe Rouge a été fondée en juin 2008 par Thibaud Decroo, expert de la gestion, de la création, de la distribution de produits mode et Arielle Levy, experte du développement et du management d’entreprise de mode.

Photos © JITMF

Rencontre avec Davina Shefet « For The Party People »

Chatoyance de couleurs fauves, joyeux bric à brac vintage, cabinet de curiosités bling bling, brocarts et soieries en attente d’ornements précieux… nous ne sommes pas à Byzance mais chez Davina Shefet ou plutôt dans son atelier, là où ses créations textiles inspirées et inspirantes prennent forme. De son imagination naissent des histoires poétiques qui se racontent par petites touches sur des foulards et des kimonos habités. De l’artisanat avec un grand A à l’ère du fast fashion et des digital natives qui ne jurent plus que par le virtuel, on aime ça.

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Joyeux bric à brac vintage

©justinthemoodfor

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Brocarts et soieries en attente d’ornements précieux

Davina est arrivée dans la mode « par hasard » et explique créer « par accidents » . Son talent semble lui échapper alors même qu’il nous éclate à la figure. Voyage quelque part entre l’orient et l’occident, For the Party People mais pas que…

Peux-tu te présenter ?
J’ai 27 ans, à la base je suis compositeur-interprète puis j’ai étudié la communication visuelle pendant trois ans à l’ECV. Je me considère un peu comme une touche-à-tout. J’ai commencé l’illustration et très vite j’ai eu envie de m’exprimer sur d’autres supports que le papier. Tout sauf des surfaces planes. Je me suis alors tournée vers le textile qui pose des contraintes soit de nouveaux challenges pour moi qui aime relever les défis. Travailler les pleins, les vides, le volume m’intéresse tout particulièrement. J’ai donc commencé à peindre sur des foulards puis de fil en aiguille sur des plus grandes pièces : des kimonos. En fait je me suis retrouvée dans la mode un peu par hasard.

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Ses illustrations

Qui se cache derrière « La Factory » que l’on trouve sur ton site* et quel lien y a t-il avec « For The Party People » ?
En fait il y a deux choses : « La Factory » qui est une agence de communication visuelle que j’ai créée qui traite des projets pour l’illustration, le web design, l’identité visuelle, la publicité et « For the Party People » ma marque de kimonos. Il m’arrive d’employer des free lance pour l’un ou l’autre de ces deux projets mais globalement, je suis seule derrière tout ça.

Pourquoi avoir choisi comme pièce phare de ta collection le kimono ?
Alors là c’est une très longue histoire. Il y a plusieurs raisons à cela.

La première est liée à mon histoire personnelle : à une époque où j’avais des problèmes de poids je recherchais toujours le vêtement qui allait à la fois cacher mes complexes et refléter ma personnalité. Ce devait aussi être un vêtement dans lequel je me sente bien, dans lequel je puisse bouger tout en me sentant mise en valeur. Je portais souvent des mailles extra-larges ou des vestes avec des détails particuliers pour attirer le regard là où je le désirais.

La seconde est liée à un constat de mon expérience en tant que vendeuse de vêtements : de nombreuses femmes recherchent des pardessus pour sortir or on ne leur propose que des blazers ou des étoles. Je trouve cela très limité. En fait, j’ai tiré la conclusion qu’il y avait à ce niveau une demande supérieure à l’offre et qu’il y avait sans doute quelque chose d’autre à proposer.

La troisième raison est liée à mes goûts et à ma personnalité : j’ai toujours été fascinée par la mode japonaise et par le kimono. Au Japon, on offre un kimono lors des grandes étapes de la vie comme un rite de passage. Je trouve ce côté sacré, cérémonial très beau. Je ne fais pas référence à l’univers des Geisha mais vraiment à ce que représente le kimono lui-même. Une amie m’a offert un kimono il y a un an alors que je venais de commencer à peindre sur des foulards et là ce fut une évidence, il fallait que je peigne aussi sur des kimonos !

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Sa palette de peinture sur soie
©justinthemoodfor
Détails de foulards peints à la main

« For The Party People », dois-je en conclure qu’il faut nécessairement être une créature de la nuit pour porter un de tes kimonos ?
En fait je cherche surtout à fuir toute sorte de stéréotypes. Je n’aime pas le côté austère et prétentieux de l’ambiance des soirées depuis la fin des années 80. Tu sais, ce côté bling bling très sélect avec des codes fermés et élitistes. Moi je voulais un univers qui soit joyeux, coloré, mixte, bon enfant et résolument ouvert d’esprit. La liberté c’est le mot clé. En définitive, « For the Party People » ne s’adresse pas uniquement aux gens qui clubbent mais avant tout à ceux qui cherchent à s’abandonner, à se réinventer. Le personnage du drag Queen par exemple est pour moi une source d’inspiration, c’est l’idée que, le temps d’une soirée, tu t’inventes un personnage pour mieux t’évader.

Quelles sont tes inspirations ?
La mode Japonaise, Kenzo, le mélange orient-occident, le fauvisme (Matisse en particulier), Chagall, Moreau, l’art Islamique… j’ai aussi été marquée par le style brut Danois -je suis Danoise d’origine- je m’en inspire dans ma manière de casser les codes.
Comme j’aime les références ethniques occidentalisées je cherche à créer par l’ornement des kimonos qui soient vraiment le reflet de ce pont entre orient et occident.

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Kimono long « L’animal Hybride »

P1040539 Comment définirais-tu ton style ?
Brouillon dans le sens expressionniste, je crée par accidents. Je n’ai pas vraiment d’idées en tête ou alors même si j’en ai une elle m’amène souvent à un résultat que je n’avais pas prévu, c’est d’ailleurs l’échec qui me fait rebondir. Je suis dans un style ornemental, visuellement spontané, avec un trait qui se veut électrique, diffus, à l’arrache.
Pour les références je me situe à mi-chemin entre Hermès (pour le côté tradition, luxe, artisanat), Lacroix (pour le vêtement d’exception) et Kenzo (pour la mixité des inspirations).

As-tu un fil directeur dans tes créations ?
Oui le storytelling. En fait, chacun de mes kimonos raconte une histoire différente car avant même de peindre, j’écris des histoires que je traduis ensuite visuellement. Le livre Pop Culture de Richard Mémeteau a été une source d’inspiration pour l’une d’elle.
Ma première collection de Kimonos intitulée « Party with yourself » correspond ainsi à cinq petites histoires qui traitent des différents états du moi. Il y a « Le jardin d’hiver » (les visages du moi) , « L’animal hybride » (le moi dompté), « Le voyage » (le moi primaire), « Gilgamesh » (le moi sacré) et « Pop Culture » (le moi par le reflet). En voici deux d’entre elles :

 Le jardin d’hiver – Les visages du moi 
Un moment de recueil et de poésie, de superpositions, de cachoteries, de la profondeur sous une apparente légèreté, une fragilité pesante, un envol sous la neige. Douceur et gourmandises sur la route stratifiée du soi. Paradoxes et visages d’une féminité introspective.

L’animal hybride – Le moi dompté 
L’homme et la femme donc. Une nature domptée, des peaux de serpents qui forment des fleurs, un lézard sec mis sous verre comme un papillon, la confusion des genres, l’inversion des genres même. De la taxidermie au bestiaire, l’allure d’une chasseuse fétichiste qui collectionne et se vêt de ses conquêtes chacune traquée et aimée pour ce qu’elle représente. Du pouvoir et des accomplissements, de l’égo travaillé, une beauté violente presque castratrice. Artemis meets Merkel.
 

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« un envol sous la neige »

Comment se déroule la création de tes kimonos, quel est ton procédé de fabrication ?
La première étape est la réalisation de la toile/du patron suite à laquelle j’élabore mon imprimé inspiré de mes histoires. Je peins le prototype original entièrement à la main, ce qui me prend environ trois semaines. Enfin vient l’assemblage avec une couturière.
Si le résultat me satisfait, je scanne tout, je retravaille l’imprimé pour la production et je l’envoie pour l’impression digitale. Cela donnera lieu à des collections capsules de 30 pièces par modèle produite en Europe (probablement en Italie).
Côté matières mes kimonos sont 100% soie crêpe avec ajout de brocarts et velours pour les ornements.

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Détails du kimono « Le sacré »
« Style ornemental, visuellement spontané, trait diffus »

Des textiles peints à la main directement sur des pièces en soie, des collections capsules produites en Europe… de l’artisanat et du local à l’ère du fast fashion c’est un risque ou plutôt un véritable pari. Pourquoi ce choix ?
Par manque de moyens d’abord comme je débute. Par éthique ensuite afin de m’assurer de conditions de travail correctes. C’est aussi un choix politique. Celui de proposer des créations uniques pour des personnes qui veulent se sentir uniques, il fallait donc que ma démarche soit cohérente avec mon propos. Je ne vais en effet pas proposer des vêtements identiques en masse sinon je perds l’identité de ma marque.

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Détail du kimono « Le jardin d’hiver »

IMG_6957 As-tu déjà envisagé la personnalisation, actuellement très en vogue dans le milieu de la mode, de tes kimonos ? Cela irait dans le sens de ton choix non ?
J’ai déjà fait des collab avec Andy Bradin et French Tobaco. Je choisis des artistes et je réinterprète, moi avec eux, leur univers. Il s’agit vraiment d’un travail main dans la main. Je commence par leur poser des questions pour cerner leur personnalité puis je crée avec mes outils habituels. Quand à la personnalisation, c’est une option que je propose pendant le crowfunding*.

Ta marque semble proche du lifestyle. Il ne s’agit pas que de mode et de kimonos sinon de prôner un certain état d’esprit/art de vivre n’est-ce-pas ?
Oui c’est vraiment ça, pour moi le plus important c’est que la personne s’amuse ! Je suis en effet proche du designer dans le sens où avant de me lancer, j’ai réalisé de nombreux tests d’usage/de situation. Il fallait que la personne puisse réellement avoir une totale liberté de mouvement en portant mes kimonos. Je me suis aussi donné comme challenge de réaliser un modèle qui soit unisexe et taille unique. Un challenge qui me pose de sacrés défis côté production ! Je cherche encore mais je pense qu’il s’agira de l’Italie.

Quels sont tes projets à venir ?
Commencer par obtenir des fonds grâce au crowfunding* ! Je suis au coup d’envoi de ma collection donc je vais déjà voir quels sont les retours face à mes créations. Sinon j’ai bien un autre projet en tête mais il est d’une toute autre matière…

Ça m’intéresse…
J’aimerais créer un women’s group, pour faire court il s’agirait de réfléchir sur le leadership au féminin. C’est un projet sur lequel je travaille avec la même amie qui m’a offert le kimono et qui termine actuellement sa thèse sur le sujet.

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Davina portant une de ses créations

Et si tu étais…
Une couleur :
le vert
Une matière :
le bois
un métal :
l’or
Un vêtement :
un kimono
Une odeur :
la cannelle
une saison :
l’automne
un paysage :
une plage nordique
une fleur :
de cerisier
une ville :
Paris
un pays :
la France
un plat :
du saumon quel que soit sa forme
un goût :
sucré (mais acidulé)
un réalisateur :
Mel Brooks
un écrivain :
Marguerite Yourcenar
une groupe de musique :
Motown
un courant artistique :
le fauvisme
une époque : à venir

Interview terminée, on quitte Byzance le Marais, la tête en effervescence pleine d’histoires mystérieuses, de légendes ancestrales, de teintes à la fois douces et violentes, de motifs orientaux, de rites sacrés, de métamorphoses, d’analyse sentimentales, de débats sur la confusion des genres… Tout est un peu brouillon, à l’image de l’atelier où l’on vient de voyager passer l’après-midi mais le sentiment, lui, reste net. Celui d’avoir rencontré une artiste avec un grand A. Davina, je te souhaite encore beaucoup d’autres belles histoires « par accidents » puisque c’est ainsi qu’elles surgissent du bout de ton pinceau.

Photos de l’article © JITMF